Ordre ou liberté: pourquoi l’Occident choisit l’ordre

Posté par grosmytho le 11 juin 2013

Il y a deux livres qu’il faut lire absolument : comme vous n’avez pas le temps, je me permets de me fendre d’une petite fiche de lecture comparée. Vous allez vous tailler un franc succès lors du prochain cocktail du comité d’entreprise en exposant avec brio les thèses iconoclastes de ces deux penseurs contemporains.

A ma droite, Michel Schneider, psychiatre, qui écrit son pamphlet Big mother en 2002 pour s’attaquer à l’inquiétante infantilisation du public et analyser avec férocité cet «Etat interactif qui incite, impulse, initie», cette société qui est malade de sa mère, l’Etat Big Ordre ou liberté: pourquoi l'Occident choisit l'ordre dans Fiches de lecture big-motherMother, plus aimante que prévoyante, qui s’empresse de dilapider les deniers publics et d’endetter le pays pour apaiser un moment ses capricieux rejetons.

C’est l’Etat «ne s’emparant de tout que pour tout laisser en plan».

Il cite Jacques Chirac qui en 1998 a cette formule : «Les Français attendent tout de l’Etat et n’en espèrent rien». Il cite Tocqueville qui avait prévu cette évolution : «La plupart estiment que le gouvernement agit mal ; mais tous pensent que le gouvernement doit sans cesse agir et mettre à tout la main». Et sa synthèse d’analyste : «Assistance, sécurité et assurance sont les fonctions maternelles premières. La substitution d’un mode de contrôle social à l’ancien mode autoritaire, le traitement du déviant en malade, le remplacement de la punition par la réhabilitation médicale, l’emprise des professions d’assistance sur la famille et la société, tous ces traits s’inscrivent dans la croyance que tous les conflits peuvent se résoudre par une assistance maternelle publique qui partout absout l’individu de toute responsabilité morale et le traite comme une victime des conditions sociales. (…) la politique est représentée comme une vaste police d’assurance «tous risques».» michel-schneider1-150x150 big mother dans Socio

C’est incontestable : alors que l’Etat occidental se désengage de ses rôles traditionnels, sous-traite au privé des pans entiers du service public, réduit les dépenses et les effectifs, privatise les infrastructures, bref se retire de notre vie quotidienne, le public le harcèle de demandes de plus en plus incongrues. A en croire les activistes les plus virulents, l’Etat doit prendre en charge non seulement l’ordre public, la défense nationale, l’éducation et la santé, mais encore fournir des emplois, augmenter le niveau de vie de la population et… donner un sens à leur vie.

Ce malentendu est douloureux pour ceux qui le vivent, mais assez cocasse vu de loin : on dirait un couple en désamour, dont l’un dit «je suis venu te dire que je m’en vais, et tes larmes n’y pourront rien changer… » tandis que l’autre répond «ne me quitte pas, tout peut s’oublier, qui s’enfuit déjà, les malentendus et le temps perdu à chercher pourquoi».
C’est le mélodrame permanent : à peine élu, le dirigeant populaire voit sa popularité chuter; le peuple qui l’a porté aux nues hier se met aujourd’hui à le détester. Pourquoi?

C’est que, analyse Michel Schneider, la société démocratique suit un mouvement qui va à rebours du «processus de maturation» qui est celui de l’enfant qui grandit et devient adulte. Celui qui va «de la dépendance totale vers l’indépendance relative puis l’indépendance assumée» et qui requiert de «passer de l’illusion vers la désillusion».

Ce paradoxe n’est qu’apparent. Permettez-moi de vous présenter à ma gauche, Raffaele Simone, qui écrit en 2006 Le Monstre doux qui prend pour cible «la droite nouvelle», la droite décomplexée, celle qui dans les sociétés capitalistes ne s’embarrasse plus de fioritures pour prendre le contrôle des cœurs et des esprits. raffaele-simone droitisation

Le sous-titre du Monstre doux est «L’Occident vire-t-il à droite ?» mais il devrait être «Pourquoi l’Occident vire à droite» tant la tendance décrite par lui est implacable et apparemment irréversible. M. Simone montre que l’évolution démographique, le hold-up des banquiers sur les pouvoirs publics, la rapacité des baby-boomers qui se taillent la part du lion de la richesse nationale, ne sont que des aspects finalement marginaux de la déroute généralisée de la gauche au profit de la droite que l’on constate partout en Europe et ailleurs. La victoire de la droite est universelle ; lorsque c’est un candidat étiqueté «de gauche» (cf Obama ou Hollande) qui l’emporte, celui-ci se met brusquement à virer casaque et poursuit scrupuleusement la politique ses prédécesseurs contre laquelle il avait été élu. Il ne s’agit donc pas d’une affaire de personnes mais bien d’une tendance lourde dans la société occidentale. C’est le court-termisme, la régression progressive de l’horizon économique, l’infantilisation paradoxale de la société pourtant vieillissante, qui sont en cause. M. Simone énumère 4 niveaux de changement dans la société : dissolution de la classe ouvrière, récupération de l’esprit de gauche dans des catégories sociales qui votent à droite, désengagement politique quasi-total des jeunes, et surtout le triomphe (à tous les étages) d’une culture consumériste individualiste qui sape, dissout et annule les ambitions collectives. le-monstre-doux le monstre doux

Finalement, explique Raffaele Simone, la défaite historique de la gauche vient de ce qu’elle est artificielle, par opposition à la droite, naturelle. Ce que la gauche gravit à force de sacrifices et d’efforts, la droite le dévale dans l’ivresse de la vitesse.

La gauche ne cesse de se projeter dans l’avenir, avec des projets grandioses & irréalistes. La droite ne fait qu’administrer le présent. Si la gauche ambitionne naïvement d’améliorer l’homme, les rapports sociaux, l’égalité entre les personnes, la droite ne cesse de se référer à l’ordre naturel, à la «main invisible», à l’intérêt particulier. La gauche tente d’institutionaliser la solidarité et la générosité, la droite préfère flatter l’égoïsme et l’individualisme.

Il est donc parfaitement logique que, malgré de petites réussites ici ou là, on constate la déroute généralisée de la gauche et le triomphe inconditionnel de la droite. On peut s’en alarmer et redouter la fin du voyage, subodorer qu’un arrêt aussi brutal que catastrophique nous attend à brève échéance. On peut aussi, avec Henri Queuille (1884-1970), se dire que « Il n’est aucun problème assez urgent en politique qu’une absence de décision ne finisse par résoudre ».

Ce que M. Simone dénonce sous le terme de Monstre doux, c’est cette tyrannie largement acceptée de la modernité, du fun, du divertissement, de l’insouciance et de l’immédiat. L’Etat et les citoyens vivent à crédit et croulent sous des dettes qu’il sera bientôt impossible de rembourser. Le savoir, la culture et la connaissance, rébarbatifs, sont remplacés par des ersatz kitsch ludiques.

Gauche-droite ? C’est amusant de voir que, même si leurs origines sont différentes et leurs points de vue opposés, MM. Simone et Schneider partagent une même admiration pour l’inspiration visionnaire de Tocqueville (que l’un comme l’autre citent abondamment) et dénoncent le même cercle vicieux : les pouvoirs démocratiques flattent et entretiennent les pulsions égoïstes et court-termistes du public, public qui n’écoute et n’élit les plus habiles bonimenteurs que pour être ensuite cruellement déçu de les démasquer comme tels. «Tous pourris, tous pareils», telle est l’expression du dépit des citoyens pour la politique. «Les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent» leur répondent les politiciens les plus avisés.

Qu’est-ce qui vaut mieux ? La dictature du prolétariat (dirigeants occupés à épier les exigences irréalistes et contradictoires de leurs ouailles pour faire semblant de les satisfaire) ou le prolétariat de la dictature (classe politique non élue mais cooptée, redoutant & prévenant les mystérieuses sautes d’humeur de la population) ?
Pas facile, parce que l’ordre et la liberté sont deux grandeurs nécessaires mais contradictoires. «Nos contemporains sont incessamment travaillés par deux passions ennemies : ils sentent le besoin d’être conduits et l’envie de rester libres. Ne pouvant détruire ni l’un ni l’autre de ces instincts contraires, ils s’efforcent de les satisfaire à la fois tous les deux. Ils imaginent un pouvoir unique, tutélaire, tout-puissant, mais élu par les citoyens. Ils combinent la centralisation et la souveraineté du peuple. Cela leur donne quelque relâche. Ils se consolent d’être en tutelle, en songeant qu’ils ont eux-mêmes choisi leurs tuteurs.» (Tocqueville, De la démocratie en Amérique).

A lire donc !

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