Pavlov et la liberté d’expression

Posté par grosmytho le 24 mars 2017

L’art moderne qui veut faire réagir le spectateur nous en révèle beaucoup aussi sur ses auteurs. Comme cette résidence d’artistes polonais au Centre Ullens d’art moderne du 798 à Pékin. Ils ont un espace de liberté à remplir d’expression : deux murs blancs immenses plus le sol qui les sépare. Des pinceaux et des pots de peinture sont à la disposition des artistes et du public, et donc les murs se recouvrent de graffiti. 

polonais libres d'expression

Liberté d’expression ? en Chine ? L’expérience aurait pu être intéressante, malheureusement elle est tout de suite tombée dans le banal et le prévisible.

Que font des artistes (donc des provocateurs, des libres-penseurs, des anarchistes) en Chine lorsqu’on leur dit qu’ils sont libres d’agir à leur guise ? Ils commencent par dessiner (ils se sentent surveillés), mais ensuite, rapidement leur pente naturelle est de chercher à marquer les esprits, donc à passer aux slogans et aux caricatures. On aurait pu imaginer (j’ai en tout cas imaginé) que ces ex-communistes allaient montrer cet art subtil de la subversion au second et au troisième degré qui s’est développé à un tel niveau dans leur pays, par des allusions transparentes qui passent sous les radars de la censure instiller le doute dans les esprits préparés. Qu’ils allaient essayer de parler aux citoyens chinois qui vont visiter l’exposition tout en échappant à la vigilance des surveillants chargés de l’ordre public. En affichant, par exemple, des slogans exagérés qui imitent et ridiculisent l’optimisme de commande des systèmes communistes. 

25 years of freedomMais non : leur culture eurocentrée ne comprend rien à la Chine. Loin de chercher à parler aux gens, ils choisissent de jouer de leur immunité diplomatique (leur statut d’étrangers les protège de toute inquiétude) pour asticoter les autorités. Ils se contentent de ces slogans de panurge atlantistes qui ne signifient rien ici. Evidemment il y a l’inévitable « Free Tibet » (ce n’est pas politique, parce que ces gens ne connaissent rien à la problématique tibétaine) ; c’est simplement moutonnier, ça fait partie du jeu. Mais ce pavlovisme se heurte à celui des autorités chinoises : pendant la nuit, le slogan « pro-tibétain » est recouvert de peinture blanche ! Indignation des artistes qui me relatent, mi-excités et mi-indignés que leur astuce ait si bien fait réagir les autorités, le déroulement de l’affaire. « Pourquoi Free Tibet ? » je leur demande, faussement curieux. Pourquoi pas « Free Iraq » ou « Free Afghanistan » ? Je connais la réponse mieux que ces apprentis géopoliticiens qui m’approuvent mollement sans réellement saisir la contradiction : le soft power étasunien est maître dans leurs têtes et ils adhèrent sans réserve au partage officiel du monde en pays gentils et méchants. Le Tibet, pays ‘gentil’ ne peut pas faire partie de la Chine, pays ‘méchant’, et a donc vocation à être « libre » ; alors que les peuples d’Irak ou d’Afghanistan, au contraire, vivant dans des pays ‘méchants’, ne peuvent que bénéficier de la bienveillante tutelle de l’Oncle Sam …

les pinceaux

Plus étonnant, on voit aussi, barbouillé en grosses lettres, « 25 ans de liberté en Pologne ». Vraiment ? Leur enthousiasme démocratique est encore si fort, si jeune, si dépourvu de déconvenues, qu’ils le clament comme au premier jour. Je note : leur nouveau colonisateur leur plaît évidemment mieux que l’ancien : il faut en tenir compte. C’est humain : on est plus facilement consommateur que citoyen. On échange facilement deux barils de choix au supermarché contre un baril de liberté.

Liberté, vraiment ? C’est sûr, on ne risquerait rien (pas même la censure) en Pologne à écrire des slogans du style « US go home » ou bien « Free Irak ». Les autorités savent très bien tolérer l’ultra-minorité humaniste qui souffre et s’indigne (modérément) des crimes que l’on commet en son nom. Mais que se passerait-il s’ils représentaient le petit Jésus en train de sucer la bite du pape, ou la Vierge Marie en train de faire le trottoir ? Est-ce qu’on ne recouvrirait pas ces affreux blasphèmes au nom de la sauvegarde de l’ordre public ? Bien sûr que si. On est toujours fiers de bafouer les tabous des autres, parce qu’on n’a pas de tabous, nous autres. Nous, c’est des valeurs qu’on a. Faut pas confondre ! Et surtout pas question de les bousculer, hein, sinon gare ! 

vue d'ensemble

Où l’on apprend à distinguer la liberté ressentie et la liberté objective. L’adhésion aux thèses du colonisateur fait que l’on renonce à la seconde pour se repaître de la première.

Tiens ça pourrait faire un sujet pour le bac de philo: « La liberté existe-t-elle ou  bien n’est-elle que le choix d’un asservissement consenti ? »

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La Grèce: le problème et la solution

Posté par grosmytho le 12 octobre 2013

La presse s’en désole à longueur de colonne, les politiciens s’en alarment, les observateurs nous mettent en garde contre les risques de « dérive populiste ». Mais le phénomène est là : la déception vis-à-vis de la politique est générale.

C’est vrai qu’il est difficile de ne pas le constater : à droite comme à gauche, alternatifs ou républicains, tous pourris, tous corrompus, tous incompétents. D’élection en élection, le bon peuple cherche sans le trouver, en y croyant de moins en moins, l’homme (ou la femme) providentiel(le). Mais au plus tard depuis 2012, on sait que la droite et la gauche s’alignent sur la même politique dès qu’elles accèdent au pouvoir. Pépère, au désespoir de sa plongée dans les sondages, fait du super-Sarko : retraites, impôts, répression des migrants, en tout il surpasse son maître, faisant le désespoir de la gauche (ça se comprend) et suscitant les sarcasmes de la droite (l’ingrate, au lieu de dire merci). En désespoir de cause, le malheureux Hollande qui fait l’unanimité contre lui se décide à presser, pour la seconde fois, le bouton « petite guerre victorieuse ». Hélas ! Obama n’a pas donné le feu vert, et sa petite guerre lui a pété à la figure. Heureusement, l’écrivain grec Makis Malafekas lui suggère la solution : lisez ici, c’est génial. La Grèce: le problème et la solution dans Eco greek-protest

Le désespoir des électeurs se tourne dans tous les sens pour chercher des pistes. Il y a ceux qui sont séduits par les franges : Mélanchon  d’un côté, Le Pen de l’autre, ceux-ci jurent leurs grands dieux qu’ils n’ont rien à voir avec l’ « UMPS ». D’autres se réfugient dans l’abstention. Ou le vote blanc. Il y a ceux aussi qui explorent l’utopie (écolos, greek-demonstration-300x112 démocratie dans Fiches de lecturealtermondialistes). Mais toutes ces alternatives ont le même problème : des leaders dont on voit déjà (avant même de les mettre au pouvoir) qu’ils seront plus faibles et plus incompétents encore que ceux qu’on a déjà. Mais tous comprennent que le casse-tête est insoluble.

manif-grece philosophe dans Propagande

Pourquoi ? Pourquoi, du moment que nous jouissons d’un système démocratique, « le pire des systèmes à l’exception de tous les autres », n’arrive-t-on pas à trouver des dirigeants capables/désireux de résoudre les problèmes ?

Un problème qui n’a pas de solution est un problème mal posé. Puisqu’il est impossible (et pour cause) de trouver la personne parfaite qui rachèterait tous les défauts du système, peut-être est-il temps de réfléchir à une refonte de ce système ?

C’est ce que propose Etienne Chouard. Regardez ce cours sur Youtube (il y en a plein d’ailleurs), où il analyse les systèmes qui, depuis la démocratie athénienne jusqu’à la Révolution française, ont cherché à organiser la prise de décision collective. Il revient sur l’origine grecque des termes (démocratie, ostracisme, oligarchie, aristocratie) que l’on emploie sans cesse et qui peu à peu ont changé de sens, jusqu’à prendre un sens contraire à celui d’origine. Une sorte de novlangue que notre oligarchie utilise pour nous berner.

Etudions la Grèce au lieu de la villipender. C’est là-bas que se produisent toutes les catastrophes qui nous menacent. C’est peut-être aussi là-bas qu’on trouvera les solutions.

 

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Syrie : armez-les, et qu’on en finisse !

Posté par grosmytho le 5 juillet 2013

Dans une tribune publiée sur Le Monde, Glucksmann, Kouchner et BHL se prononcent pour une intervention armée en Syrie.

Ils n’en peuvent plus, ils trépignent, ils sanglotent. BHL sur son bloc-notes, Kouchner aux conférences internationales, Glucksmann dans une longue complainte publiée sur lemonde.fr où il se demande si, oui ou non, on est au XXIème siècle et se plaint de « l’immédiat et contradictoire tohu-bohu ». Bachar le tyran, Assad le sanguinaire, ils ne savent plus sur quel ton supplier qu’on aille enfin le combattre, le capturer, le zigouiller. C’est trop douloureux de les entendre ressasser sans fin leur passion et leur pitié pour le peuple syrien, de les voir sur le banc de touche, réduits à un statut d’observateur impuissant.

Syrie : armez-les, et qu'on en finisse ! dans Propagande bhl-patibulaire-150x150  glucksmann-patibulaire-150x150 guerre dans Psycho  kouchner-patibulaire-150x150 philosophe

Ça ne peut plus durer ! Qu’on les arme enfin, et qu’on en finisse ! Donnez-leur une kalachnikov chacun, un paquetage, et parachutez-les sur Damas ! Qu’ils passent enfin à l’action, qu’ils participent enfin à cet effort qu’ils demandent à tous ! Qu’ils mettent, une fois dans leur vie, leurs actions en conformité avec leurs paroles !

Avouez que ça nous changerait: une mort héroïque de martyrs de la liberté pour les vieux zombies du parti de la guerre !

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BHL n’est pas philosophe, il est peintre en bâtiment

Posté par grosmytho le 23 juin 2013

« BHL, les peintres et les philosophes », c’est le thème de l’exposition qu’il organise à la Fondation Maeght de Saint-Paul-de-Vence durant tout cet été. Ah BHL ! La conscience tourmentée de la France, le penseur dans la tourmente cathodique, tourmenteur de nos consciences insouciantes. Malgré son embonpoint, Gros Mytho ne fait pas le poids. GM n’est pas aussi médiatique que lui. Il n’a pas autant de références littéraires, pas autant d’amis philosophes, pas autant de publications. Pourtant les apparences sont trompeuses : lui est philosophe, BHL non. Gros Mytho philosophe tranquillement sur son blog, sans faire de mal à quiconque. BHL organise un tapage médiatique où il se déclare mensongèrement philosophe. Il fait honte à la profession.BHL n'est pas philosophe, il est peintre en bâtiment dans Propagande i-want-you-300x219

Il a pu faire illusion parfois. Il est intelligent, il a lu tout Spinoza, il cite Botul, il parle de peuples, d’aspirations et de droits. Il écrit magnifiquement, la prose de son Bloc-Notes, sans cesse renouvelée, vous ensorcelle. Cela fait-il de lui un philosophe ? Que nenni.

Diogène était philosophe. Socrate, Lao Tseu, Voltaire, Descartes, Hugo, ont été des philosophes. Ils ont réfléchi, pensé, formulé, écrit, enseigné une pensée indépendante des mots d’ordre et des circonstances politiques. Ils ont mis au point et formulé une pensée libre.

La pensée de BHL, au contraire, est serve. Elle se formule souplement au gré des commandes de ses clients. Il est le publicitaire talentueux des politiciens et des militaires, qui lui demandent de faire l’argumentaire de leurs futures campagnes. Il est celui qui nous vend la nécessité morale d’aller envahir tel ou tel pays. Il est celui qui nous fait miroiter des préoccupations humanitaires lorsque nous bombardons des musulmans. Qui nous peint l’héroïsme qu’il y a à tuer et à mourir pour défendre les intérêts du CAC40. Ecrivain engagé, c’est clair! Engagé par Total, Vinci et consorts.

bhl-engage BHL dans Socio

Comme au bac de philo, il planche sur le sujet qu’on lui donne, tentant par la force des citations, ne se gênant pas pour déformer par ses sophismes l’enseignement des plus grands, pour appeler sur sa prose empoisonnée les mânes des anciens. Sa conclusion est toujours la même : pour sauver les malheureux civils de tel pays, bombardons ce pays ! Arnaud Amalric des temps modernes, sa devise est : « Tuez-les tous, dieu reconnaîtra les siens ! ».

Ses supérieurs l’emmènent en jet privé se promener, la chemise échancrée et les cheveux au vent, sur leurs futurs champs de bataille. Dans les bataillons médiatiques, il est le brigadier chargé de tenir contre vents et marées la position que lui donne à garder le commandant Imbert (le Point) qui lui-même rend compte au colonel Artémis (médias et BTP) et au général Vinci (projets pétroliers en Irak et en Libye). BHL n’est pas un philosophe, il est un soldat. Le troufion médiatique du parti de la guerre.

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Par opposition au philosophe-peintre, qui peint pour tous la vérité toute nue sur sa toile, qui en détaille les couleurs, les formes et les perspectives, BHL est le peintre en bâtiment que l’on charge de recouvrir la réalité. De son gros pinceau, il barbouille et la travestit. Il masque d’une couleur unie les aspérités, uniformise les contours. Avec entrain, en sifflotant : BHL ne se pose pas de questions existentielles, du moment que son ouvrage est payé.

BHL n’est pas philosophe, il est peintre en bâtiment.

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« Messieurs les moutons, … »

Posté par grosmytho le 10 juin 2013

A notre époque de démocratie en phase terminale, où les politiciens se piquent de reprendre un peu le contrôle des esprits en même temps que celui des télés, et reviennent aux bonnes vieilles « petites guerres victorieuses » pour asseoir leur autorité, il est plus que jamais d’actualité. Hommage à Alain, nom de plume d’Emile Chartier (1868-1951). Lisez, puis courez acheter le bouquin !

Ceci n’est pas une fiche de lecture en fait ; disons plutôt de larges extraits : il serait présomptueux de résumer ou de commenter une œuvre aussi subtile. Pas question d’édulcorer ou de travestir. Pas de plagiat : on cite ou on réfute ! Alors, disons un dialogue posthume avec quelqu’un à qui, comme moi, on proposait d’écrire un livre. Lui aussi se défendait (mollement) contre cette idée. Voici ce qu’il écrivait :

« Naturellement que je sais ce que c’est qu’un livre ; je crois même que je saurais en faire un (…) je supporterais même les discours d’un éditeur. En récompense je serais feuilleté par deux ou trois critiques, et aussitôt oublié. On ne lit pas un livre ; on le consulte pour en faire un autre.

On lit des articles, comme on lit des affiches ; si on ne lit pas l’un, on lit l’autre ; on pêche une formule ; on y pense un petit moment. Ce qui est abstrait ou traînant, on le laisse. Un lecteur a des passions vives, et des caprices ; des éclairs, et tout d’un coup une paresse décidée (…) Donc chaque matin je vous ouvre mon livre à la page qui me plaît ; et je mets le doigt tantôt ici et tantôt là. Soyez distrait ou ennuyé, je m’en moque ; je vous rattraperai demain. Pareillement si je suis ennuyeux ; on ne l’est pas tous les jours. Mais surtout, par ce travail de retouche perpétuelle, mon livre a le même âge que moi, alors que si je l’achevais, il vieillirait tout seul…»

Moi aussi j’ai adopté, sans m’en douter, par commodité, son format des « Propos », aussi pratique pour l’écriveur (qui jette d’abord en vrac quelques idées & observations, avant de les ficeler en paquets faciles à manier) que pour le lecteur (petites livraisons digestes à intervalles rapprochés au lieu d’un pavé qui inquiète par son épaisseur et toujours susceptible d’être abandonné en cours de route au profit de quelqu’autre ouvrage plus essentiel).

Fiche biographique (Wikipédia) : « Né en 1868. Après l’École normale supérieure, il est reçu à l’agrégation de philosophie puis est nommé professeur successivement au lycée Joseph-Loth à Pontivy, Dupuy de Lôme à Lorient, Rouen (lycée Corneille de 1900 à 1902) et à Paris (lycée Condorcet puis au lycée Michelet). À partir de 1903, il publie (dans La Dépêche de Rouen et de Normandie) des chroniques hebdomadaires qu’il intitule « Propos du dimanche », puis « Propos du lundi », avant de passer à la forme du Propos quotidien. Plus de 3000 de ces « Propos » paraîtront de février 1906 à septembre 1914. Devenu professeur de khâgne au lycée Henri-IV en 1909, il exerce une influence profonde sur ses élèves (Raymond Aron, Simone Weil, Georges Canguilhem, etc).alain Alain dans Propagande

À l’approche de la guerre, Alain milite pour le pacifisme. Lorsque celle-ci est déclarée, sans renier ses idées, et bien que non mobilisable, il s’engage pour satisfaire ses devoirs de citoyen. Brigadier au 3e régiment d’artillerie. »

Pacifiste, Alain ne s’est pas caché derrière ses convictions. Il a fait la Grande guerre ; il a analysé, avec un sang-froid remarquable, les passions de l’opinion publique, ses revirements soi-disant imprévisibles. Il a observé le mépris parfois caché, parfois affiché, des officiers pour les hommes de troupe, il a constaté la nécessité du commandement et la nécessaire faillibilité des commandeurs. Il a refusé tout grade supérieur à celui de brigadier. Il s’en explique dans la préface :

« Je suis né simple soldat (…) Un bon nombre de mes camarades étaient nés officiers. (…) Ce que j’écris ici n’est donc point pour me plaindre de mon sort, mais plutôt pour rendre compte de mes opinions à ceux qui s’en étonnent et même s’en attristent ; cela vient de ce qu’ils sont nés officiers. Non point sots ; il n’y a point tant de sots ; mais plutôt persuadés qu’il y a des hommes qui sont nés pour commander, et qu’ils sont de ceux-là. Et c’est ce que je reconnais de fort loin à un certain air de suffisance et de sécurité, comme s’ils étaient précédés d’une police invisible qui éloigne la canaille. J’en vois de tous les métiers, les uns officiers dans le sens propre, d’autres, épiciers, d’autres, curés, d’autres, professeurs, journalistes, portiers ou suisses d’église. Ils ont ceci de commun qu’ils sont assurés qu’un blâme de leur part ou seulement un avertissement me feront abandonner aussitôt mes positions de simple soldat ; espérance toujours trompée. (…) Me voilà donc (…) toujours mal-pensant, retournant la rhétorique contre ceux qui me l’ont apprise, et piquant César avec mon coupe-choux. Un bon diable, et grand ami à moi toujours, quoiqu’il ait pris des airs d’adjudant, m’a jugé d’un mot, comme je revenais de guerre. « Soldat mécontent » a-t-il dit. Veuillez bien comprendre comment notre politique serait simple et claire, s’il était interdit de parler ou d’écrire à ceux qui ne sont pas au moins capitaines. » (10 juin 1922)

A son retour, il écrit Mars ou la guerre jugée (1921). Il y détaille les mécanismes qui conduisent la société vers la guerre, par entraînement, alors que personne ne la veut mais que tout le monde croit que tout le monde la veut, qu’elle est donc inévitable. Il explique comment les élites fouettent le patriotisme et font avancer l’opinion vers l’abîme d’où il n’y a pas de retour.

J’en reviens toujours à ces Propos sur les pouvoirs. LE livre à lire par les dirigés, comme Le prince de Machiavel doit être, je suppose, la lecture obligée des dirigeants.
« Le mouton est mal placé pour juger ; aussi voit-on que le berger de moutons marche devant, et que les moutons se pressent derrière lui ; et l’on voit bien qu’ils croiraient tout perdu s’ils n’entendaient plus le berger, qui est comme leur dieu. Et j’ai entendu conter que les moutons que l’on mène à la capitale pour y être égorgés meurent de chagrin dans le voyage, s’ils ne sont pas accompagnés par leur berger ordinaire. Les choses sont ainsi par nature ; car il est vrai que le berger pense beaucoup aux moutons et au bien des moutons ; les choses ne se gâtent qu’à l’égorgement ; mais c’est chose prompte, séparée, et qui ne change point les sentiments. »mouton-300x140 démocratie dans Psycho

« Les mères brebis expliquent cela aux agneaux, enseignant la discipline moutonnière, et les effrayant du loup. Et encore plus les effrayant du mouton noir, s’il s’en trouve, qui voudrait expliquer que le plus grand ennemi du mouton, c’est justement le berger. « Qui donc a soin de vous ? Qui vous abrite du soleil et de la pluie ? Qui règle son pas sur le vôtre afin que vous puissiez brouter à votre gré ? Qui va chercher à grande fatigue la brebis perdue ? Qui la rapporte dans ses bras ? Pour un mouton mort de maladie, j’ai vu pleurer cet homme dur. (…) Pourquoi chercher d’autres preuves ? Nous sommes ses membres et sa chair. Il est notre force et notre bien. Sa pensée est notre pensée ; sa volonté est notre volonté. C’est pourquoi, mon fils agneau, tu te dois à toi-même de surmonter la difficulté d’obéir, ainsi que l’a dit un savant mouton. Réfléchis donc, et juge-toi. Pour quelles belles raisons voudrais-tu désobéir ? Une touffe fleurie ? Ou bien le plaisir d’une gambade ? Autant dire que tu te laisserais gouverner par ta langue ou par tes jambes indociles. Mais non. Tu comprends bien que, dans un agneau bien gouverné, et qui a ambition d’être un vrai mouton, les jambes ne font rien contre le corps tout entier. Suis donc cette idée ; parmi les idées moutonnières, il n’y en a pas une peut-être qui marque mieux le génie propre au vrai mouton. Sois donc au troupeau comme ta jambe est à toi. »mouton2.0 dirigeants dans Socio

« L’agneau suivait donc ces idées sublimes, afin de se raffermir sur ses pattes ; car il était environné d’une odeur de sang, et il ne pouvait faire autrement qu’entendre des gémissements bientôt interrompus ; et il pressentait quelque chose d’horrible. Mais que craindre sous un bon maître, et quand on n’a rien fait que par ses ordres ? Que craindre lorsque l’on voit le berger avec son visage ordinaire et tranquille ainsi qu’au pâturage ? A quoi se fier, si l’on ne se fie à cette longue suite d’actions qui sont toutes des bienfaits ? Quand le bienfaiteur, quand le défenseur reste en paix, que pourrait-on craindre ? Et même si l’agneau se trouve couché sur une table sanglante, il cherche encore des yeux le bienfaiteur, et le voyant tout près de lui, attentif à lui, il trouve dans son cœur d’agneau tout le courage possible. Alors passe le couteau ; alors est effacée la solution, et en même temps le problème. » (13 avril 1923)

« Poursuivant mes études de la politique moutonnière, où je suis entré en suivant Platon, je venais à comprendre que les moutons ont un grand pouvoir sur le berger, et presque sans limite. Car si les moutons maigrissent, ou si seulement leur laine frise mal, voilà que le berger est malheureux, et sans aucune hypocrisie. Que sera-ce si les moutons se mettent à mourir ? Aussitôt le berger de chercher les causes, d’enquêter sur l’herbe, sur l’eau et sur le chien. On dit que le berger aime son chien, qui est comme son ministre de la police ; mais il aime encore bien mieux ses moutons. Et s’il est prouvé qu’un chien, par trop mordre, ou par trop aboyer, enfin par une humeur de gronder toujours, enlève à ses administrés appétit de manger, d’aimer et de vivre, le berger noiera son chien. C’est une manière de dire que les opinions du troupeau font loi aux yeux du berger ; même les plus folles ; et le berger ne s’arrêtera point à dire que les moutons sont bien stupides, mais il s’appliquera aussitôt à les contenter, remarquant le vent qu’ils aiment, comment ils s’arrangent du soleil, quels bruits ils redoutent et quelle odeur les jette en panique.

C’est pourquoi le berger ne serait nullement hypocrite s’il parlait en ces termes à ses moutons. « Messieurs les moutons, qui êtes mes amis, mes sujets, et mes maîtres, ne croyez pas que je puisse avoir sur l’herbe ou sur le vent d’autres opinions que les vôtres ; et si l’on dit que je vous gouverne, entendez-le de cette manière, que j’attache plus de prix à vos opinions que vous-mêmes ne faites, et qu’ainsi je les garde dans ma mémoire, afin de vous détourner de les méconnaître, soit par quelque entraînement, soit par l’heureuse frivolité qui est votre lot. Vous n’avez qu’à signifier, dans chaque cas, ce qui vous plaît et ce qui vous déplaît, et ensuite n’y plus penser. Je suis votre mémoire, et je suis votre prévoyance qu’on dit plus noblement providence. Et si je vous détourne de quelque action qui pourrait vous séduire, comme de brouter l’herbe mouillée ou de dormir au soleil, c’est que je suis assuré que vous la regretteriez. Vos volontés règnent sur la mienne ; mais c’est trop peu dire, je n’ai de volonté que la vôtre, enfin je suis vous. »

Ce discours est vrai et vérifié. Ainsi qui voudrait instituer le suffrage universel chez les moutons, par quoi le berger pût être contrôlé et redressé continuellement, s’entendrait répondre que ce contrôle et ce redressement va de soi, et définit le constant rapport entre le troupeau et le berger. Imaginez maintenant que les moutons s’avisent de vouloir mourir de vieillesse. Ne serait-ce pas alors les plus ingrats et les plus noirs moutons ? Une revendication aussi insolite serait-elle seulement examinée ? Trouverait-on dans le droit moutonnier un seul précédent ou quelque principe se rapportant à une thèse si neuve ? Je gage que le chien, ministre de la police, dirait au berger : « Ces moutons ne disent point ce qu’ils veulent dire ; et cette folle idée signifie qu’ils ne sont pas contents de l’herbe ou de l’étable. C’est par là qu’il faut chercher. » (12 mai 1923)

Ainsi va la maïeutique d’Alain : à coup de points virgules il arrache au bloc de la pensée généralement admise tout ce qui l’enveloppe et qui est de trop. La force de la philosophie d’Alain est d’expliquer, avec une sorte d’infinie tendresse, les penchants naturels des uns & des autres, leurs justifications morales et leur logique imparable. Personne n’est saint, personne n’est l’incarnation du diable.

Quoique…
black-sheep dirigés

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